Trois nouvelles voies, un hiver d'exploration : la trilogie suisse de Fay Manners

Trois nouvelles voies, un hiver d'exploration : la trilogie suisse de Fay Manners

Créer ses propres lignes : l’hiver où Fay Manners a ouvert trois voies dans les Alpes suisses

Trois nouvelles voies mixtes ouvertes en un hiver. Des journées passées à chercher des lignes là où il n’y en avait pas. Des décisions prises sur le terrain, des partenaires embarqués dans une vision commune et une envie constante d’apprendre.

Cet hiver, notre athlète Fay Manners a réalisé un projet rare dans les Alpes suisses : ouvrir trois nouvelles voies mixtes au cours de la même saison.

Un projet qui n’était pas prévu comme une trilogie au départ, mais qui s’est construit naturellement, ouverture après ouverture. Plus qu’une succession d’ascensions, cette aventure raconte surtout une évolution : celle d’une alpiniste qui a choisi de ne plus seulement suivre des itinéraires existants, mais d’imaginer les siens.

Dans une discipline où l’engagement, le style et l’incertitude font partie intégrante de l’expérience, Fay a dû apprendre un nouveau processus : trouver les lignes, choisir une éthique, organiser la logistique, composer les équipes, gérer les descentes et accepter que rien ne soit garanti.

Nous avons échangé avec elle pour revenir sur cette trilogie hivernale, ce qu’elle lui a appris, et la manière dont cette expérience a changé sa relation à la montagne.

Une trilogie née naturellement

À quel moment as-tu réalisé que ces trois ouvertures formaient finalement une véritable trilogie plutôt qu’une succession de projets indépendants ?

Je n’ai jamais commencé la saison en me disant : « Je veux créer une trilogie de voies mixtes. » Cela s’est fait beaucoup plus naturellement que ça.

Au départ, j’étais simplement curieuse d’apprendre un nouveau processus. J’avais passé des années à grimper des voies mixtes ouvertes par d’autres, certaines équipées, et je voulais comprendre ce que cela signifiait réellement de créer une ligne moi-même — en particulier en escalade mixte, où l’on compose avec les spits, les piolets, les crampons, le rocher instable et une énorme complexité.

La première voie à Sembrancher ressemblait presque à une expérimentation. Je voulais savoir s’il était possible de placer des points relativement confortablement en étant en appui sur les piolets plutôt que sur des crochets.

La deuxième voie, à Glacier 3000, est devenue un défi beaucoup plus grand : plus longue, plus engagée, plus complexe en matière de recherche d’itinéraire, de relais et de sécurité.

Quand j’ai terminé ma ligne sur la face nord à Arolla, j’ai réalisé que je n’étais plus simplement en train d’essayer des choses. Je recherchais activement des lignes plus grandes, plus sauvages, plus exposées, qui me poussaient plus loin.

Ce n’est qu’après avoir ouvert la dernière ligne dans le Trient que j’ai pris du recul et réalisé : j’avais ouvert trois voies mixtes en une saison, toutes conçues, recherchées et organisées par moi. J’avais trouvé les lignes, planifié la logistique, choisi le style, travaillé les descentes et embarqué des partenaires dans ma vision.

C’est à ce moment-là que cela a commencé à ressembler à une vraie trilogie plutôt qu’à des ascensions isolées. Et je crois que ce qui la rend importante pour moi, c’est justement qu’elle n’a pas été fabriquée dès le départ. Elle est née de la progression et de la curiosité, étape après étape.

« Elle est née de la progression et de la curiosité, étape après étape. »
Version originale (English)

I never started the season thinking, I want to create a trilogy of mixed climbs. It happened much more naturally than that. At first I was simply curious about learning a new process. I had spent years climbing mixed routes established by other people, some of them bolted, and I wanted to understand what it really meant to create a line like this myself - especially in mixed climbing, where you’re dealing with bolts, ice tools, crampons, loose rock, and a huge amount of complexity.

The first route in Sembrancher was almost like an experiment. I wanted to know if it was even possible to bolt comfortably while standing on ice axes instead of hooks. Then the second route at Glacier 3000 became a much bigger challenge longer, more committing, more complex in terms of route finding, belays, and safety. By the time I finished my line on the north face in Arolla, I realised I was no longer just trying things out. I was actively searching for bigger, wilder, more exposed lines that pushed me further.

Only after I had opened the final line in Trient, did I step back and realise: I opened three mixed routes in one season, all of them conceived, researched, and organised by me. I found the lines, planned the logistics, chose the style, worked out the descents, and brought partners into my vision. That’s when it started to feel like a true trilogy rather than isolated climbs. And I think what makes it meaningful to me is that it wasn’t manufactured from the start. It came from progression and curiosity, one step at a time.

Sortir de ses forces habituelles

Tu as expliqué que ce projet t’avait poussée en dehors de tes points forts supposés. Qu’est-ce qui t’a semblé le plus incertain ou inconfortable dans cette trilogie ?

La partie la plus inconfortable a clairement été le processus d’équipement lui-même.

Mon parcours est beaucoup plus enraciné dans l’alpinisme en style alpin : avancer vite, placer des protections naturelles, laisser le moins de traces possible. Équiper une ligne m’a semblé lourd, presque comme entrer dans un métier totalement différent.

L’escalade mixte demande déjà énormément de confiance dans ses outils et dans ses mouvements. Puis, soudain, on ajoute le fait de placer des points à l’équation.

En escalade rocheuse, on peut souvent s’asseoir sur un crochet pendant qu’on place un point. Avec les piolets, j’avais cette idée qu’il serait peut-être possible de “s’asseoir” directement sur les piolets eux-mêmes. En théorie, cela paraissait logique. En réalité, c’était incroyablement technique et mentalement exigeant.

Faire confiance à ses piolets pour grimper est une chose. Les charger assez pour s’arrêter, se stabiliser et placer un point, c’est une autre dimension.

« Faire confiance aux piolets pour grimper est une chose. Les charger assez pour s’arrêter, se stabiliser et placer un point, c’est une autre dimension. »
Version originale (English)

The most uncomfortable part was definitely the bolting process itself. My background is much more rooted in alpine style climbing moving fast, placing natural protection, leaving as little trace as possible. Bolting felt cumbersome to me, almost like entering a completely different craft.

Mixed climbing already requires so much trust in your tools and movement, and then suddenly you add drilling into the equation. In rock climbing you can often sit on a hook while placing a bolt, but with ice axes I had this idea that maybe you could “sit” on the axes themselves. In theory it sounded logical. In reality it was incredibly technical and mentally demanding. Trusting the axes enough to move on them is one thing; trusting them enough to stop, stabilise yourself, and drill is another level entirely.

Quand le style compte plus que la difficulté

L’éthique semblait centrale dans les trois voies. Quelle importance avait le style par rapport à la difficulté pure ?

Le style et l’éthique étaient probablement plus importants pour moi que la difficulté elle-même.

La cotation seule ne m’intéresse pas vraiment si le style, l’expérience et la manière d’ouvrir ne racontent rien.

Mon instinct naturel va toujours vers le style alpin et les protections amovibles. J’aime évoluer en montagne avec un impact minimal, en m’adaptant au terrain plutôt qu’en forçant le terrain à s’adapter à moi.

La raison pour laquelle j’ai exploré l’équipement n’était pas la recherche de facilité. C’est simplement que certaines lignes ne se protègent pas naturellement. Si l’on veut grimper certaines structures en sécurité, les points deviennent nécessaires.

Mais même dans ce contexte, la manière dont les voies étaient ouvertes comptait énormément pour moi. Je voulais équiper du bas vers le haut, parce que cela me semblait plus honnête et plus aventureux. Cela impliquait d’accepter l’incertitude, de suivre naturellement les faiblesses de la paroi et de découvrir la voie au fur et à mesure, plutôt que de la concevoir depuis le haut.

Ce qui est intéressant, c’est qu’après la troisième voie, j’ai réalisé à quel point le fait de grimper sur du beau rocher, avec de bonnes protections naturelles, et de se déplacer rapidement dans le terrain me manquait.

J’ai eu le sentiment d’avoir appris ce que je cherchais à apprendre dans ce processus d’équipement. J’ai acquis l’expérience et les compétences que je voulais, mais cela m’a aussi rappelé pourquoi je suis autant attirée par l’éthique alpine traditionnelle.

« Le style et l’éthique étaient probablement plus importants pour moi que la difficulté elle-même. »
Version originale (English)

Style and ethics were probably more important to me than difficulty itself. Difficulty alone doesn’t interest me very much if the experience and style don’t feel meaningful.

My natural instinct is always toward alpine style and removable protection. I love moving through the mountains with minimal impact, adapting to the terrain rather than forcing the terrain to adapt to me. The reason I explored bolting wasn’t because I wanted convenience it was because some lines simply don’t protect naturally. If you want to climb certain features safely, bolts become necessary.

But even then, I cared deeply about how the routes were established. I wanted to bolt from the ground up because it felt honest and adventurous. It meant accepting uncertainty, following weaknesses in the wall naturally, and discovering the route as it unfolded rather than engineering it from above.

Interestingly, after the third route I realised how much I missed climbing on high-quality rock with natural gear placements and moving fast through terrain. I felt I had learned what I wanted from the bolting process. I gained the experience and skills I was searching for, but it also reminded me why I’m so drawn to traditional alpine ethics in the first place.

Ouvrir aussi pour représenter

Était-ce important pour toi que ces ascensions soient réalisées avec des partenaires féminines, ou est-ce arrivé naturellement avec les personnes en qui tu as le plus confiance en montagne ?

J’aime naturellement grimper avec des partenaires féminines et partager ces expériences avec d’autres femmes en montagne. Il y a quelque chose de particulier dans le fait de construire cette représentation ensemble.

Mais en même temps, je dois aussi être réaliste sur le paysage actuel de l’escalade mixte à ce niveau.

Il n’y a tout simplement pas autant de femmes qui pratiquent ce style d’escalade ou qui sont intéressées par ce type de projet. Trouver des partenaires féminines a donc été incroyablement difficile.

Pour la voie d’Arolla, par exemple, mon amie Nicole devait initialement venir avec moi. Mais la fenêtre météo et les conditions ne coïncidaient pas avec ses disponibilités. Elle est aussi mère de deux enfants, ce qui crée naturellement davantage de contraintes de timing. Finalement, j’ai grimpé avec Marco et Max.

Bien sûr, le plus important reste la confiance et la capacité à fonctionner ensemble dans un terrain exigeant.

Mais je pense aussi que le fait que ces voies existent comme représentation compte. Il est encore rare de voir une femme alpiniste ouvrir ne serait-ce qu’une seule nouvelle voie mixte, alors trois en une seule saison, c’est quelque chose. Et cette visibilité est une contribution dont je suis heureuse.

« Il est encore rare de voir une femme alpiniste ouvrir une nouvelle voie mixte, alors trois en une seule saison, c’est quelque chose. »
Version originale (English)

I naturally enjoy climbing with female partners and sharing experiences with other women in the mountains. There’s something special about building that representation together. But at the same time, I also have to be realistic about the current landscape of mixed climbing at this level.

There simply aren’t as many women doing this style of climbing or interested in these kinds of projects so finding female partners was actually incredibly difficult.

For the Arolla route, for example, my friend Nicole was originally meant to join me, but the weather window and conditions didn’t line up with her availability. She’s also a mother of two children, so naturally there are more constraints around timing. In the end I climbed with Marco and Max instead.

Of course the most important thing is trust and being able to function well together in demanding terrain. But I also think it matters that these routes exist as representation. It’s still rare to see a female alpinist opening even one new mixed route, let alone three in a single season, and that visibility is something I’m glad to be contributing to.

Ne plus seulement grimper : créer

Tu as dit : “Je ne voulais pas seulement grimper, je voulais créer mes propres lignes.” Qu’est-ce qui change mentalement lorsqu’on passe de la répétition de voies à leur ouverture ?

Quand on répète une voie, même difficile, beaucoup de décisions ont déjà été prises pour vous.

Quelqu’un d’autre a imaginé la ligne, résolu les problèmes, choisi les relais et s’est engagé le premier dans cette vision. Il faut toujours performer physiquement et mentalement, bien sûr, mais un cadre existe déjà.

Ouvrir une voie est complètement différent, parce que soudain vous devenez responsable de chaque décision.

On se pose constamment des questions : est-ce que cette ligne sort ? Le rocher est-il sain ? Est-ce que cette section se protège ? Où installer un relais fiable ? Comment redescendre si les choses se compliquent ?

On passe du fait de suivre l’imagination de quelqu’un d’autre au fait de faire confiance à ses propres instincts et à sa propre créativité.

C’est ce que j’ai trouvé addictif dans le processus. Il ne s’agissait plus seulement de difficulté d’escalade : cela devenait une question d’exploration, de vision et de résolution de problèmes.

Et je pense que c’est pour cette raison que la trilogie s’est produite de manière organique. Chaque voie m’a poussée un peu plus loin hors de ma zone de confort.

Je n’étais pas assise chez moi à essayer d’inventer un grand projet. Je suivais simplement ma curiosité et ma progression, mois après mois. Puis, après coup, j’ai regardé en arrière et j’ai réalisé qu’ensemble, ces voies racontaient une histoire beaucoup plus grande.

« On passe du fait de suivre l’imagination de quelqu’un d’autre au fait de faire confiance à ses propres instincts et à sa propre créativité. »
Version originale (English)

When you repeat a route, even a hard one, a lot of decisions have already been made for you. Someone else has imagined the line, solved the problems, chosen the belays, and committed to the vision first. You still have to perform physically and mentally, but there’s already a framework there.

Opening a route feels completely different because suddenly you become responsible for every decision. You’re constantly asking yourself questions: Does this line go? Is the rock good enough? Can this section be protected? Is this belay safe? How will we descend? How serious is the commitment if something goes wrong?

You move from following someone else’s imagination to trusting your own instincts and creativity. That’s what I found addictive about the process. It wasn’t only about climbing difficulty anymore it became about exploration, vision, and problem solving.

And I think that’s why the trilogy happened organically. Each route pushed me slightly further outside my comfort zone. I wasn’t sitting at home trying to invent a grand project. I was simply following curiosity and progression month by month. Then afterwards I looked back and realised that together, the routes told a much bigger story.

Ce que raconte cette trilogie

Ce qui ressort des mots de Fay, ce n’est pas seulement l’ouverture de trois nouvelles voies. C’est surtout l’histoire d’une progression.

Une progression technique, bien sûr. Mais aussi une progression dans la manière d’aborder la montagne.

Au fil de l’hiver, Fay a appris à imaginer des lignes, à les construire, à prendre des décisions et à assumer une vision personnelle de l’alpinisme. Une démarche qui demande souvent autant de créativité que de force, autant de patience que d’engagement.

Dans une époque où la performance est souvent réduite à des chiffres, des temps ou des cotations, cette trilogie rappelle que l’aventure peut aussi se mesurer à la qualité des décisions prises sur le terrain, à la cohérence du style choisi et à la capacité de créer quelque chose qui n’existait pas auparavant.

Trois voies. Un hiver. Et une nouvelle étape dans le parcours d’une alpiniste qui ne se contente plus de suivre les lignes des autres.

Photos ©Jan Virt

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