Desertus Bikus 2026 : L'école de l’humilité et du voyage à vélo

Desertus Bikus 2026 :  L'école de l’humilité et du voyage à vélo

 

Samedi 18 avril 2026, minuit. À Hasparren, le drapeau basque s’agite dans l’air nocturne. Il est temps de clipser les pédales. Objectif : rallier l’Andalousie. Rencontre avec Enora, qui nous raconte son épopée de 714 km sur son tout premier ultra-cyclisme.

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

J’ai 27 ans et je suis passionnée de cyclisme depuis 2019. En avril 2026, j’ai franchi un cap en prenant le départ de ma première course d’ultra-distance : la fameuse Desertus Bikus. Pour moi, le vélo est un terrain d’exploration et de dépassement de soi, mais c’est avant tout une histoire de partage et de reconnexion.

La Desertus Bikus, c’est quel type de course ?

C'est un monument de l'ultra-distance en autonomie. Le concept : relier plusieurs checkpoints entre le Pays basque et l’Andalousie sur un parcours d'environ 1200 km et 16 000 m de dénivelé, mêlant asphalte et pistes gravel. Chacun trace sa propre route, ce qui demande autant de stratégie de navigation que de force dans les jambes. En ultra, tout ne se passe jamais comme prévu, et c’est aussi très bien ainsi ! D'ailleurs, sans la Desertus Bikus et sa volonté d’ouvrir la course aux femmes, j’aurais sûrement attendu encore quelques années avant de tenter ce voyage.

“L'ultra est une école d'humilité”

Comment as-tu abordé ce départ ?

Avec beaucoup d'excitation, mais aussi la nécessité de canaliser mes émotions. À minuit, l'ambiance à Hasparren était électrique entre les notes de la Banda basque et les 400 cyclistes prêts à s'élancer. Camille Albisser parle de la Desertus Bikus comme d’une grande fête du vélo, et c’est exactement cela !

Je suis partie avec mes amis Agathe et Baptiste. Physiquement et matériellement, ma monture était prête (cadre Trek Domane, pneus de 35mm, éclairage Klamp). Sans les copains rencontrés lors de la préparation — Agathe, Charlotte, Laura, Léa, Gabrielle, Sophie, Alan, Romain, Jérémy, Guillaume, etc. — les mois d'attente n'auraient pas été si joyeux et doux.

Le premier coup du sort est d'ailleurs arrivé très vite...

Oui, après seulement 35 minutes de course ! Le câble de dérailleur de Baptiste a lâché. Après une tentative de sauvetage à Saint-Jean-Pied-de-Port, la tête du câble est restée coincée. On a repris la route dans le col d’Ibañeta alors que la quasi-totalité des participants nous avait doublés. Monter 18 km de nuit, dans le brouillard, en esquivant les crapauds à la lueur des phares : nous sommes immédiatement entrés dans le vif du sujet. Sans Baptiste, mon partenaire de route pendant ces premières 48 heures, les souvenirs n’auraient pas eu la même saveur.

Comment s'est passée la suite de la traversée ?

Nous avons bouclé 300 km le premier jour (23h de vélo sans sieste), une grande première pour moi. J’ai trouvé des ressources insoupçonnées au fond de moi pour dépasser la fatigue et la peur, et c’est exactement ce que j’étais venue chercher.

Le deuxième jour a été magnifique mais rude sous la fatigue accumulée. Le paysage changeait tellement en une seule journée qu'on avait l'impression de traverser trois pays différents : les forêts, les montagnes, puis le calme des villages et des routes espagnoles presque vides, comme si le monde s'était mis en pause. C’est une déconnexion totale. Le réflexe n'est plus au scroll, mais à l’observation et à l’écoute. On réalise avec émerveillement que tout ce monde est à portée de coups de pédale.

Il y a eu des moments de pure magie : le premier rayon de soleil qui te touche le matin, une jolie place de village avec un café ouvert, ou le bonheur simple de lâcher les mains du guidon sur une route déserte pour avoir l'impression de voler. C'est la liberté totale d'avancer ou de s'arrêter pour prendre le temps.

Au-delà des paysages, on sent que l'humain a été au cœur de ton voyage.

Complètement. L'ultra, c'est avant tout une histoire de rencontres. Il y a ceux qui vivent la même chose : les participants, novices ou expérimentés, tous là pour se défier mais connectés par la même passion. Comme Michel, ce vétéran belge de 66 ans d'une bienveillance absolue croisé dans la communauté de Madrid.

Il y a les locaux qui nous accueillent : les regards curieux des habitants des villages isolés, les discussions avec ceux qui prennent nos commandes le midi et nous encouragent pour la fin de journée.

Et puis, il y a ceux qui soutiennent à distance. Voir ce petit point qui avance sur une carte digitale et recevoir un message ou un vocal de ses proches en cours de route... cela a l'effet d'une véritable lettre d'amour. Ça redonne instantanément de la force.

C'est finalement le physique qui a dit stop au kilomètre 714. Que s'est-il passé ?

Le troisième jour, après un bon départ et 70 km, une douleur vive est apparue à l'entrejambe à cause des frottements répétés avec la selle. Chaque tour de pédale est devenu un calvaire. J'ai essayé de tricher avec le mental en chantant à tue-tête et en comptant les lapins sur les routes de Castille-La Manche. J'ai essayé de prendre soin de mon corps le soir (étirements, crème hydratante), mais le quatrième jour, après un réveil à 4h du matin et 35 km parcourus dans le noir avant le lever du soleil, le verdict est tombé.

À Ossa de Montiel, la blessure était trop profonde, le plaisir s'était évaporé. J'ai posé pied à terre. Les larmes ont coulé, mais savoir reconnaître quand le corps ne peut plus, fait aussi partie de l'apprentissage. Ce n'est pas un échec. J'ai découvert mes limites, j'ai appris à m'aimer et à m'encourager dans la difficulté.

Comment as-tu géré ton alimentation sur une épreuve aussi exigeante ?

L'alimentation est l’un carburant absolu en ultra, c'est hyper stratégique. Même si les stations-service sont nombreuses sur la route, j'avais misé sur la sécurité avec des valeurs sûres que mon corps tolère parfaitement : des mangues séchées et des barres COOKNRUN. Mes préférées ? La recette Multifruits, Goji, Graines de courge et l'incontournable Figues, Noix, Cacahuètes et Fleur de Sel.  Ce sont des produits sains, digestes, qui m'ont assuré une énergie stable et m'ont totalement préservée des crashs glycémiques pendant les 714 kilomètres parcourus. C'est un point que je n'ai pas eu à gérer, et c'est un vrai soulagement mental.

Avec quel sentiment repars-tu de cette aventure ?

J'ai le cœur chaud d'avoir vécu l'un de mes rêves et de m'en être donné les moyens. Je repars le cœur rempli de l'attention et des messages de mes proches, mais aussi excité à l'idée de repartir sur la route. Malgré l'abandon, je ne garde que le positif : les rires, la solidarité et la fierté d'avoir partagé ces kilomètres.

Un conseil pour quelqu’un qui veut se lancer ?

Allez-y progressivement. Tentez des week-ends prolongés à vélo ou des BRM (Brevets de Randonneurs Mondiaux). Et surtout, faites un week-end "test matos" en conditions réelles : chargez votre vélo exactement comme pour la course et roulez trois jours de suite pour détecter les moindres soucis de réglages avant le jour J.

La suite ?

Place à la récupération et aux ajustements sur ma position. L'histoire n'est pas finie : je suis déjà inscrite pour l'édition 2027 ! J’ai une histoire à terminer avec les routes espagnoles, et j'ai déjà hâte de découvrir de nouveaux horizons et de raconter de nouvelles histoires.

Retrouvez Enora sur instagram, photos ©Machan Studio by Eugenie Medioni

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